La sensibilité. Vous savez, cette capacité à éprouver des sensations et des émotions... C'est formidable, n'est-ce pas? On regarde une peinture, un film, on écoute une musique, et tout disparaît, seule reste l'½uvre, qui nous aspire dans un tourbillon infernal où parfois le bonheur se mêle à la tristesse, l'horreur au merveilleux...
Mais parfois, la sensibilité devient fardeau. Aujourd'hui, j'ai décidé de le reconnaître : je suis sensible, hypersensible même, à la limite du supportable, et peut-être même à la limite de l'insupportable.
Seulement, j'ai choisi de ne pas le montrer, et depuis des années, je suis A., cette fille souriante toujours de bonne humeur au lycée, dans la rue, face aux gens qu'elle aime ou qu'elle hait. Cette fille qui a tout pour être heureuse, et peut-être même pour être la plus heureuse de toutes. Mais cette sensibilité, si elle m'est chère pour ce qui est de voir la vie dans toute sa poésie et dans toute sa beauté, je la déteste, je voudrais qu'elle s'en aille tourmenter une autre que moi, plus forte peut-être... Ou pas. En fait, peu importe. Car elle est là, toujours présente, dans mon c½ur, dans ma tête, dans tout mon être tremblant. Tremblant d'amour, tremblant de rage, tremblant de froid, tremblant de désir, tremblant de bonheur, tremblant de mort... Je ne veux pas prétendre souffrir plus que d'autres, je ne suis pas eux, mais il me semble pouvoir affirmer que je ressens la souffrance de manière plus... sensible justement.
A force de me cacher des autres, à force de sourire alors que je voudrais hurler, à force de rire alors que je voudrais pleurer, je deviens un être trop petit, trop étroit pour toutes ces émotions qui bouillonnent en moi. Ces émotions malsaines, cela va de soi, car je choisis d'en exprimer certaines plutôt agréables, comme la joie ou le désir... Je ne supporte pas de montrer ma peine ou mon angoisse, je refuse que les gens pensent que je suis faible, et j'emmagasine donc toute émotion qui pourrait trahir une faille, si petite soit-elle. Mais vient le moment où je fais une overdose, toutes ces émotions en moi menacent de me faire exploser si je ne m'exprime pas... C'est ce paroxysme de la souffrance qui est le plus douloureux : comme si j'étais allongée sur une table d'autopsie, endormie mais consciente, et que quelqu'un découpait délicatement ma peau au scalpel, découvrant mes os et mes muscles, puis que sans prévenir, il plongeait sa main dans ma cage thoracique, fouillait un moment sans ménagement, avant d'en arracher mon c½ur, mon pauvre c½ur meurtri, criblé d'aiguilles de fer, brûlé, glacé, sanglant, pitoyable...
Puis vient la délivrance, soudaine, s'imposant à moi sans que je ne puisse la maîtriser ou la repousser à plus tard... Ma respiration devient saccadée, mes mains tremblent, la tête me tourne, mon corps se tord... Et la souffrance se laisse voir, elle monte lentement jusqu'à mon visage grimaçant, emplit mes yeux puis coule sur mes joues. Ces larmes sont ce qui me permet de continuer à vivre, sinon, je serais devenue folle il y a bien longtemps. Une fois toutes ces choses malsaines parties de moi, je suis comme libérée, allégée... Et la vie reprend son cours.
Du moins, jusqu'au prochain trop plein de mal être.